Si je n’ai écrit à Sa Sainteté et à Votre Seigneurie Illustrissime aussi souvent que le devoir me le commande, deux choses m’y ont empêché. La
première qu’il est malaisé de le faire à la vérité sans que quelqu’un d’eux y trouve intérêt, et l’autre que les affaires sont maniées par
tant de mains et de passions si différentes, on est en incertitude si grande qu’il semble de nécessité que nous périssions, et l’appréhension
de notre perte ne pourrait qu’elle ne causât à Sa Sainteté un extrême déplaisir, et je me garderai le plus qu’il me sera possible
d’être ministre de mauvaise nouvelle, tellement que je m’étais résolu de ne lui plus écrire ni à Votre Seigneurie Illustrissime, si par la sienne
du premier de juin elle ne m’eût assuré que Sa Sainteté avait eu pour agréable le compte que je lui ai osé bien particulièrement rendre
des occurrences de deçà et de lui en dire librement ce qu’il m’en semblait, et encore qu’il se soit passé plusieurs nouveautés depuis mes
lettres, si trouvera elle qu’en effet je ne me suis point trompé, et que pour n’y avoir pas voulu remédier à temps soit lors que j’étais
par-delà ou depuis. Enfin, si Dieu n’y met la main, je vois l’affaire de la religion catholique en ce royaume en mauvais train
pour plusieurs raisons que je pourrais dire à Votre Seigneurie Illustrissime, outre ce que j’en fai[s] entendre à Sa Sainteté sur ce sujet. Joint qu’il semble
que ce soit autant d’oracles tout ce qui lui est dit par ceux qui ont tenu ledit ministère deçà pour le Saint-Siège, pour ne rien donner à la
vérité qui sera maintenant trouvée telle que je l’ai toujours dite aux dépens de ma tête, commençant à Monsieur Mateouci
jusqu’à ce qui en est, et que eux seuls ont plus apporté de ruine aux affaires que les ennemis, tant ils
ont été remplis de je ne sais quelle chose qui ne nous est point propre, ou de peu de pratique de nos hume[urs] et la passion.
Et si j’ai rien mis en avant au discours que je donne à Sa Sainteté sur les déportements dudit Mateuci,
la moindre lettre que l’on me saurait écrire me fera toujours paraître en tous lieux que l’on voudra pour lui maintenir. De Monsieur de
Malvoisie, je n’y étais lors qu’ils sont entrés en mauvais ménage, Mayenne et lui. Toutefois
le neveu de Monsieur le légat m’en a fait ses plaintes, aussi qu’il est malaisé de contredire à un bruit général, et de soi-mê-
me elle peut considérer que l’armée du roi d’Espagne n’a rien fait sinon de demeurer sur la frontière,
servant d’opprobre à un si grand monarque, et qui s’est retirée seulement sur un bruit que Navarre
l’allait chercher. Et outre, Monsieur le légat, sans considération quelconque, veut que nous en venio-
ns à l’élection d’un roi, lors que l’ennemi commence à gagner les voix de beaucoup qui lui ét-
aient ennemis par l’apparence qu’il fait de se vouloir faire catholique, et doit dimanc-
he aller à la messe. N’avoir rien pour lui résister sinon des promesses où l’on a tant
été trompé, il faudrait beaucoup d’effets avant que de nous faire rejeter l’ap-
parence d’une paix, et ne sera peu fait si nous la modérons par une trêve, un chacun ét-
ant las de servir de fable à toute la chrétienté et de se voir abandonnés pour enfi-
n rendre les abois. Car pour des promesses, nos ennemis n’en sont pas dépourvus, et off-
rent de montrer lettres de Votre Seigneurie Illustrissime, en cas qu’il se fasse catholique, d’être reçu. Le Saint-Si-
ège lassé de continuer sa dépense, que l’on peut dire avoir été quelque chose durant le
pontificat du pape Grégoire, [m]ais depuis il lui eût mieux été que de tout point on nous eû-
t dénié toute espérance de secours, afin de nous faire prendre une certaine ré-
solution. Et mais que Votre Seigneurie Illustrissime se souvienne avec quelle instance j’ai demandé un de la ma-
ison de Bourbon et le refus qui m’en fut fait, après le mariage de l’Infante avec un de nos pri-
nces, de tout point on m’en fit refus, en remettant à Monsieur le légat et au duc de Feria, où je pen-
se avoir assez fait connaître que jamais n’hasarderion[s] notre religion, honneu-
rs et vies sans être autrement assurés et que Sa Sainteté ne parlât plus clair, car d’autres assu-
rances que d’elle nous n’en voulons point, en étant la plus intéressée, que l’on ne s[e]rai-
t pas pour faire mieux à l’avenir que par le passé, et eusse été bien imprudent de n’user au-
trement, moi qui connais les Espagnols, qui me fit rejeter ce sujet qui me fut
proposé de Sa Sainteté, que à la vérité eût été le meilleur, mais il y fallait voir une lumière
assurée. Aussi ores que mon maître s’y fût voulu laiss[e]r aller, il n’y en a po[i]nt qui lui
eût plus fait de résistance que moi. Et où en serait-il maintena[n]t ? Les ennemi-
s offrant encore de faire voir une lettre de Sa Sainteté adressant à Monsieur le légat, par laquelle il lui ma-
nde de ne rien faire au préjudice de la maiso[n] de Bourbon, contre les lois fondament-
ales du royaume, ni contre les catholiques qui assistent Navarre, chose bien contraire à ta-
nt de protestations que l’on m’a faites. Je l’ai dit et le dirai jusqu’à la mort que s’il en arr-
ive mal, que l’on l’a voulu ai[n]si, car on n’a pas manqué de remontrer tout ce qui se peut, sans
avoir eu autre passion que la religion. Mais entre ces incertitudes on demeure, et si
les autres se servent de l’occasion. Ne font-ils bien ? Encore, pour récompense de toutes no-
s peines, j’en attends un monde de reproches, toutes tombant sur Mayenne qui fait plus qu’il ne de-
vrait sans aucune appréhension, car l’honneur vaut mieux que toutes les apparences
recherchées par la plupart des hommes, joint que la fin couronnera l’œuvre. Car au temps que [ch]-
acun est bandé pour déchirer notre État, qui amènerait après la ruine de la chrétien-
té, abandonné de tout le monde, négligés tous ses avertissements et sur iceux baf-
oué de personnes, hormis leur qualité d’être ministres d’un grand prince, qui ne seraient
pas hors de rang ni de trop bonne maison pour tenir lieu de serviteurs, prend cœur con-
tre toutes sortes de tempêtes pour faire le souverain et seul remède que sa présence, afin
d’empêcher d’une prochaine chute l’État et la religion. Il ne faut point douter qu’il n’y
en ait qui ne veuillent, selon leur coutume, couvrir leurs malices par un monde de fa-
ussetés. Mais si on a su rendre leur dessein vain, il ne manque pas de personnes pour pouv-
oir écrire de bonnes apologies et feront retomber la honte que l’on voudrait jet-
er sur la face de ceux sur lesquels il n’y a que marque d’honneur et de magnanimité. Et plû-
t à Dieu que Sa Sainteté sût comme moi la façon dont ont usé ses ministres, leur intérêt et de ce-
ux qui montrent n’être que religieux, au lieu qu’il n’y a que pure ambition trop découverte, non-
obstant un nombre de protestations au contraire, et où il n’y avait nul moyen de pou-
voir répondre si Monsieur le légat ne s’y fût point entremis, où l’honneur de Sa Sainteté l’a été gran[d]eme-
nt intéressé. Je parle de ses affaires à Votre Seigneurie Illustrissime avec beaucoup de langage ; aussi, si je ne cr-
aignais de l’importuner, il y aurai[t] pour en remplir huit tant de papier. Et pour n’être trop ennuyeux, je lui dirai que
si elle savait, comme moi, l’artifice de nos amis, ce qu’ils ont, font, leur faiblesse, comme
Monsieur le légat s’est montré leur partisa[n] pour déchire[r] notre pauvre État au préjudice de l’hon-
neur du Saint-Siège et un monde d’autres choses, elle s’étonnerait mille et mille fois de la
patience de Mayenne, qui s’est portée jusqu’à vouloir accepter Monsieur Guise pour roi, pourvu que l’on lui
fît voir le moyen de le pouvoir défendre. Mais on veut que l’on croie en paroles, com-
me s’il y avait apparence de plus ajouter foi à des gens qui ne nous firent jamai-
s paraître en avoir et qui ont pour maxime de nous vouloir tromper. Par aventure même
trouverez-vous étrange que je vous ai remarqué les deux points que font courir le-
s ennemis, tant de la lettre de Sa Sainteté que de celle de Votre Seigneurie Illustrissime en particulier, mais il me semble qu’il est bon qu’elle soit
avertie du tout pour y pourvoir. Il est vrai, je l’ai assez protesté de foi[s], que s’il plaît à Sa Sainteté de me faire part de ses
intentions à Mayenne sans y interposer Monsieur le légat, il [n]e prendra pour lui que ses commandements.
Et puis les choses en sont entre eux en tels termes que sans le respect de Sa Sainteté il ne se
jouerait plus si longtemps à ses dépens ni de la ruine de tous ceux de sa mais-
on. Même, il a été si peu respectueux qu’il lui a donné une appréhension de Sa Sainteté, d’ê-
tre en sa mauvaise grâce, que néanmoins un chacun pense être artifice pour parvenir à
ses desseins afin d’obliger l’Espagnol, qui a été toujours sa principale fin.
Illustrissimo Monseigneur,
Je supplie très humblement le Créateur donner à Votre Seigneurie Illustrissime très heureuse et très longue vie. De Paris ce [22] juillet 1593.
D. V. S. I.
Très humble et très obéissant servit[eur],
Desportes.