Notre volonté était bonne, la puissance assez grande pour la faire réussir, mais à sa-
voir si en la continue nous eussions pu subsister. C’est ce qui nous a fait demeurer co-
is. Et en ces entrefaites nos amis ne se sont pas seulement montrés neutres, mais enne-
mis formels et fait ce qu’ils ont pu pour tendre à la ruine de l’ami de l’homme du collège et le vôtre.
Sans y avoir rien épargné, opposant tantôt un sujet, tantôt un autre, secon-
dé par notre docteur Gratian, qui a mieux joué le personnage que nul des autres, jusqu’-
à y coucher de l’autorité de son maître, voire l’avoir mis en compromis et fait beaucoup
de préjudice. Si notre oncle eût voulu parler suivant la promesse qu’il en avait
faite à celui qui l’alla trouver, et que l’homme de La Chesne eût donné d’autres assuran-
ces que des paroles, la tête baissée on y eût entré. Mais croyez qu’il n’y a peu à penser.
Celui qui est loin en parle comme un aveugle des couleurs. Tout ce qui se pouvait de mieux était la
protection et gagner le temps. Il ne s’est pas fait. Il fallait la trêve. L’impruden-
ce du monarque et des siens ay[a]nt été telle qu’il n’avait fait nul préparatif, ou du moi[n]s si
petite que le moindre gentilhomme en une querelle particulière en eût fait davantage. Et pour votr-
e côté, ç’a été un autre bel acte que le licenciement que fit votre auditeur. Je veux
croire ce que vous m’écrivez, qu’il n’y a nul changement. Toutefois c’est un fait étrange
que notre Poquinteste ne nous ait rien emporté de particulier, que l’on nous ait dit ce que l’on a
voulu, et ce n’a été que des paroles les plus extrava[g]antes, que quand j’eusse pensé perdre tout, vo-
ire été privé de paradis, j’eusse passé bien plus ava[n]t. Se travailler, se ruiner, faire
c[e qui] se peut, tant que sans notre prudence on ne durerait pas une heure, et pour récompen-
se bâtir une ruine. Or je ne serais pas si charitable, je le confesse. Si notre ami
du collège en voulait parler à l’homme de La Chesne, il obligerait infiniment notre
ami qui est tout sien. Et quant à ce qui regarde votre pension, cela ne se peut, car nul ne
y assiste que le prélat à qui la pièce est affectée, et il n’est pas temps de lui rien lever. Ç’a é-
té votre malheur et le mien. Courage, il se présentera d’autres occasions. Je tiens
que l’on aura la trêve dans peu de jours. Le voyage de [Gondi] a été le plus pernicieux
que chose du monde. Il a fait changer de religion au Navarre et ôter cinq cent mille écus. Leur
parti était ruiné sans ce changement. Notre ⟦r/e⟧ légat a fait ce qu’il a pu pour cou-
vrir l’Espagnol. Il a embrassé leur affaire avec tant de / ardeur / qu’il a négli-
gé ce qui était du service de son maître, jusqu’à n’avoir fait tenir un seul de nos
brefs qui eussent infiniment profité. Mais ce n’était pas ce qu’il dés[ir]ait, au †
contraire de hâter le démembrement de notre État. Par la lettre de Sa Sainteté vous
saurez au vrai l’état général de nos affaires. Je vous baise les mains et prie Dieu vous
donne prospérité et longue vie. De Paris ce [22] juillet 1593.
Votre humble serviteur.
[Paraphe sans expansion alphabétique.]